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PHILIPPE GODEFROID

PORTRAIT DE RICHARD STRAUSS
EN COMPOSITEUR D'OPÉRAS

ASO SALOMÉ pp. 14-23

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  ACTUALITÉ et INACTUALITÉ

pp. 18-19 

[...] Faut-il en conclure l'inactualité de Strauss? Dominique Jameux défend la thèse inverse: si Strauss n'est pas assurément un des prophètes de la musique d'aujourd'hui, il fut présent sur tous les fronts de son temps : «le tournant du siècle et l'esthétisme wildien, la culture archéologique et hellénisante en Allemagne à ce moment-là, la redécouverte et la mode du baroque dans les années qui précédèrent la guerre, les Ballets Russes, le théâtre intimiste et bourgeois, le retour à l'esprit dix-huitiémiste et au néo-classicisme des musiciens qui refusèrent l'atonalité, les problèmes de l'art et de la politique, le refus de la guerre, le désarroi devant les deux effondrements allemands - économiques puis militaires - la défense de la profession, l'invention d'un théâtre moderne».
Et pourtant: quels opéras de Stratus joue-t-on encore de nos jours? Au mieux sept sur quinze. Le phénomène n'est pas unique : en ne donne pas «tout » Mozart - mais on joue plus souvent Mozart que Strauss... Cette postérité réduite n'est pas de signe indifférent: elle retient les deux tragédies «sanglantes et hystériques» («Salomé» , moins souvent «Elektra» ) les deux viennois («Le Chevalier» , rarement «Arabella» ) le conte philosophique de «La Femme sans ombre» , pour faire l'équivalent de «Parsifal» , œuvre où l'on peut bailler d'incompréhension puisque l'on y est censé penser davantage qu'ailleurss; «Capriccio» , de loin en loin, pour les costumes charmants et la subtile parenté de la comtesse avec la Maréchale, «Ariane» enfin, aussi peu fréquemment, dont le genre hybride laisse circonspect.
Le reste paraît frappé d'inactualité. Il s'agit effectivement, dans la production straussisienne, d'une part moins heureuse, qu'elle sait trop jeune («Guntram» , «Feuersnot» ), égarée dans une impasse esthétique («Hélène» ), un peu trop bavarde («Intermezzo» , La femme silencieuse» ) ou handicapée par les médiocres livrets de Gregor («Jour de paix» , «Daphné» , l'«Amour de Danae» ). Il est également patent qu'au sortir de «La Femme sans ombre» , et en dépit du tournant que représente «Intermezzo» , Strauss traversa une crise de plus en plus profonde, à laquelle «Capriccio» ne mit apparemment un terme qu'en la portant à la scène: quel théâtre fallait-il écrire après «Wozzeck» ?
Strauss, sans doute ne posa jarnais ainsi la question, mais le temps la posait pour lui. Ses opéras, s'ils perfectionnèrent progressivement le genre de la conversation musicale, surent de moins en moins de quel sujet-converser: ni la mythologie, ni l'intimisme bourgeois, ni le champagne viennois ne reflètaient vraiment leur époque. Il fallait une certaine dose d'inconscience pour oser «Arabella» au soir du Krach de Wall Street! Non que Strauss manque d'habileté, on dirait presque: au contraire, tant le retour de formules éprouvées ne paraît plus porté par autre chose qu'un (toujours) séduisant savoir faire.
Aussi, si l'on veut mesurer l'évolution du langage straussien et son apport à la musique d'aujourd'hui, c'est vers les œuvres concertantes qu'il faudra se tourner: le «Divertissement» , le 2ème Concerto pour cor, le Concerto pour hautbois, le Duett Concertino et, surtout, les «Métamorphoses» . La plupart furent écrites après Capriccio.
Singulièrement, l'oeuvre lyrique de Strauss échappe ainsi aux modes et, contrairement à celle de Wagner par exemple, n'offre aucune prise à des relectures scéniques idéologiquement contrastées: sans doute parce qu'elle ne veut rien démontrer, et surtout pas une morale universelle (il suffirait de comparer, pour s'en persuader, l'utilisation de la mythologie par les deux Richard). Et c'est sans doute par la manière qu'il a de traquer leur psychologie, de nous introduire dans leur quotidien (fût-il celui des Atrides), que Strauss sait rendre proches ses personnages, lesquels ne se croiront jamais archétypes investis d'un message, mais vivront jusqu'au bout, l'espace d'une soirée, des destins qui les emportent, simples humains.
Ces thèmes de l'humanisation, à laquelle cèdent même les Dieux, de la fuite du temps, cette aspiration à la magie d'un bonheur simple, ces passions vraies, cette bonté d'âme, cet humour (unique dans l'opéra allemand), ce réalisme constant d'une vie de contrastes, et aussi ce sentiment vraiment tragique de l'irréconciliation entre l'humain et le divin (ou la parole et la musique comme on voudra), sont après tout aussi forts, et aussi actuels, que ceux de la rédemption et du devoir moral. Strauss, tant qu'il le put, sut en choisir les auteurs. Sa collaboration avec Hugo von Hofmannstahl (1874-1929), unique dans l'histoire du théâtre lyrique, mérite qu'on s'y attarde. [...]